Quelques brèves de Jeanine Rivais

Vous aimez les "pavés" autour de 1000 pages (!) : Commencez par la trilogie de Dan Franck, "Le temps des bohèmes"

Dans la première partie intitulée "Bohêmes", vous ferez connaissance avec les aventuriers de l'Art moderne  (artistes, mécènes, marchands d'art, etc. Gertrude et Léo Stein, notamment, allant de mansarde en galetas à la rencontre de ceux que personne ne connaît encore et qui vivent dans la plus noire misère) ; aventuriers qui ont illustré le début du XXe siècle. Vous revivrez leur importance grandissante dans la société des amateurs d'art, leurs rivalités, leurs amours, leurs passions, la façon dont certains ont su vaincre les difficultés (Picasso surtout), d'autres qui en ont été incapables et ont capitulé (comme Modigliani…) ! Vous verrez changer les mentalités,  naître des courants artistiques. Vous plongerez dans tant et tant d'hommages à Montmartre, la Butte… à travers des anecdotes, des histoires vraies ou romancées…
Vous en viendrez à la deuxième partie : "Libertad !". Et là, vous rencontrerez surtout des écrivains : Malraux, Saint-Exupéry, Dos Passos, Prévert, Hemingway, Orwell, Dali… Un monde fascinant d'illusions et d'inquiétudes à cause de la montée du Fascisme, du Communisme,  et l'inévitable  Guerre d’Espagne. Vous revivrez des amours interchangeables, tout cela sous l'œil de Franck Capra qui immortalisa toute cette vie grâce à ses… immortelles photographies.
Enfin, vous parviendrez à la troisième partie : "Minuit". L'Occupation. Les luttes, les résistances ou au contraire les compromissions ! Sartre et Beauvoir, Camus, René Char, Vercors, Aragon et Elsa, Prévert, Desnos, Saint-Exupéry, Drieu La Rochelle, Picasso, Prévert, Cocteau etc. Tant d’autres : La France qui résiste/écrit, résiste/peint, résiste/filme, résiste/publie dans la clandestinité… La débandade. L'exode. Les trains, les gares emmenant vers la déportation et la mort… "Nuit et brouillard". Parfois l'exil comme "meilleure" solution.
Cet ouvrage qui, à l'origine, était publié en trois parties, est un récit, une sorte de fresque documentaire faisant revivre des vies légendaires sans être jamais rébarbative. A destination de tous les amoureux de la culture.
Dan Franck a publié une trentaine d’ouvrages et écrit une vingtaine de scénarios de films. Sa trilogie des artistes est ici réunie pour la première fois dans une nouvelle édition revue et corrigée.
"Le temps des bohèmes" a été porté à l’écran, dans une série de six épisodes mêlant brillamment archives et animations, sous le titre "Les aventuriers de l’art moderne".
"Le temps des bohèmes" de Dan Franck - Editions Grasset - 1212 p. - 29 €

"Un président ne devrait pas dire ça" de Gérard Davet et Fabrice Lhomme

En ces temps politiques mouvementés, vous ne verrez que des coulisses ! Des révélations d'une naïveté frôlant la bêtise ; des critiques inattendues ; des polémiques évoquées… Des conditions journalistiques aberrantes acceptées (relecture refusée)… Des amitiés bousculées par des divulgations assassines… Un livre qui donne envie de revenir à l'extrait du poème placé en exergue :
"Hélas ! Combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte"
.                                    Victor Hugo.

"Un président ne devrait pas dire ça" de Gérard Davet et Fabrice Lhomme - Editions Stock - 661 p. - 24,50 €

Et puis, si ce n'est déjà fait, vous pouvez lire : "Et quelquefois j'ai comme une grande idée" de Ken Kasey Voir  critique N° 75 de juin 2016 de la Revue de la Critique Parisienne.

Editions Monsieur Toussaint Louverture. 800 p. 24,50 €

 

 

 

Vous aimez, au contraire, les livres courts, qui vous entraîneront dans leurs aventures, vous tournebouleront les sangs. Alors, lisez cette découverte de hasard : "Pas trop saignant" de Guillaume Siaudeau
La liberté ! Depuis toujours Joe en rêve ! Surtout depuis qu'il travaille à l'abattoir et que matin après matin il doit subir le lamentable cri des vaches au moment où on leur donne le coup de grâce !
Alors, fuir, ne serait-ce pas trouver la liberté, quitter ce lieu de cauchemar, se sentir vivre enfin ?
Aussitôt pensé, aussitôt réalisé ! Juste le temps de voler une bétaillère, d'embarquer dedans six vaches qui auraient dû finir dans des assiettes ; de passer chercher Sam, un enfant "placé" et maltraité dont il est devenu le meilleur ami, et en route vers les pentes montueuses de la région ! Le bonheur en somme ! Mais le prix du bonheur n'est-il pas toujours élevé ? L'alerte est donnée. La promenade se transforme en chasse à l'homme !
Un petit roman grinçant, lucide, un peu nanar, chargé d'humour noir : où les "gens bien" sont méprisables et détestables ; où le fuyard et les comparses qui prennent des risques pour lui, attirent la sympathie. Un petit livre dont la rémanence subsiste longtemps après le mot "fin".

"Pas trop saignant" de Guillaume Siaudeau - Editions  Alma -  133 p. - 16 €  

Enfin, si vous aimez les livres "de taille moyenne", lisez : "Jeune fille à l'ouvrage" de Yoko  Ogawa
Un recueil de dix nouvelles dont le titre de la première est celui du livre éponyme.
Tour à tour, l'auteure entraîne le lecteur dans l'étrangeté de son monde apparemment lisse, mais où apparaissent des fêlures ; un monde ambigu, où des mystères ne sont pas forcément élucidés.
Un mélange de réalité, où un jeune homme venu voir sa mère hospitalisée, reconnaît la visiteuse déjà là, à sa façon de broder. Où une date anniversaire fait revivre le souvenir d'une personne aimée, chanteuse d'opéra, dans "Aria". Où se mêlent orgueil, déception et souvenirs à cause d'un album photos retrouvé, dans "Le concours de beauté"…
Un mélange de fiction, aussi,  dans "Ce qui brûle au fond de la forêt" où le temps n'existe plus. Pour vivre ainsi hors du temps, il suffit  de se faire retirer la glande-ressort de l'oreille ; mais ceci est le privilège des pensionnaires d'un certain centre d'hébergement… Où le temps est oublié par une vieille femme dont les "aides" débarrassent sa garde-robe si importante qu'elle a envahi toute la maison,  dans "Les morceaux de cake"… Où ce temps ne s'écoule pas tranquillement mais subit des avatars qui ne s'effaceront jamais dans "L'univers de nettoyage de la maison".
Un mélange d'insolite, enfin, de mystère, voire d'onirisme qui se mêlent, interfèrent avec la réalité. Que peut être cette glande, à quoi sert-elle ? Comment préserver des souvenirs ? Comment faire pour que le temps qui polit les blessures puisse les effacer complètement ? Etc.
Un ouvrage où chaque nouvelle éveille de nouvelles réflexions. Des thèmes maniés avec talent. Une écriture fine, pleine de poésie et de raffinement, avec des images précises, sans superflu.
L'auteure a reçu de multiples prix au Japon.
"Jeune fille à l'ouvrage" de Yoko  Ogawa - Editions Actes Sud - 224 p. -  20 €  

"La mémoire des embruns" de Karen Viggers, prix des lecteurs 2016.
Mary est âgée, sa santé se dégrade. Contre l'avis de sa fille, égoïste et mal aimable, avec qui elle est perpétuellement en conflit et qui voudrait l'envoyer en maison de retraite, elle décide de passer ses derniers jours à Bruny, île de Tasmanie, où elle a vécu ses plus belles années auprès de son mari, à l'époque gardien du phare où leurs enfants ont grandi. Elle part donc en cachette, après avoir réglé tous les détails de son futur séjour. Mais Tom, le seul de ses enfants à comprendre ses désirs, devine immédiatement où elle est partie et va la rejoindre. Lui-même, mal dans sa peau, tente de se réadapter à la vie "normale" après avoir passé des mois sur une station scientifique en Antarctique. Aidée par son fils, et par le gardien de l'île, un homme solitaire depuis,- lui aussi-  son retour d'Antarctique et le divorce dû à l'absence, et qui, contre son gré, vient chaque jour la visiter, Mary se retrouve sur les lieux de son ancienne vie pour tenter de faire le point sur son passé.
Les retrouvailles avec cette terre qu'elle a tant aimée prennent des allures de pèlerinage. Revivant ses souvenirs et ses regrets, ses joies et ses peines, elle veut trouver la paix avant de mourir. Mais le secret qui l'a hantée durant des décennies menace d'être révélé et de la tuer avant l'heure.
Là, toute seule dans un chalet, elle va se replonger dans plus de soixante-dix ans de réminiscences et de non-dits. Mais peu à peu, son corps s'affaiblit. Jusqu'au jour où…
Et Tom apprendra le secret que toute sa vie, elle a si jalousement gardé.
Par ses descriptions extraordinaires de magnifiques paysages, par ses personnages extrêmement attachants, ce livre est un véritable appel au voyage, à la découverte. Le lecteur est emmené dans ces contrées lointaines, hostiles et déconcertantes, dans ce mystérieux phare, avec la mer en fond sonore, autour duquel la nature sauvage et brutale est omniprésente et où le vent semble être un personnage à l'égal des êtres qui luttent contre lui, d'où le bien-être éprouvé  quand il se calme enfin.
'est un livre émouvant, sensible. Le style est simple, plein de sincérité et de justesse. Les personnages sont profondément humains, à la fois fragiles et forts. Une saga familiale passionnante et riche.

"La mémoire des embruns" de Karen Viggers - Le livre de poche -  571 p. - 8,30 €
11/5/17


Pierre Boulez - Entretiens avec Michel Archimbaud

Pierre Boulez nous quittait il y un an. Cette figure centrale de la musique contemporaine d’après la deuxième Guerre mondiale a déchaîné enthousiasmes, incompréhensions et polémiques. L’intérêt de ce petit ouvrage est que les entretiens ont été menés par un auteur mélomane, donc sans jargon spécialisé.
S’il n’apprendra rien aux familiers du compositeur qui a beaucoup écrit et a été maintes fois interviewé, il devrait intéresser les plus jeunes dressant in fine le portrait d’un homme qui avait « soif d’idéal » au travers des principaux chapitres : son parcours, le compositeur, le chef d’orchestre, l’opéra, l’enseignement, ses rapports avec la peinture et la littérature notamment.
Un extrait à propos de la musique contemporaine: "Il y a parfois des efforts à faire et trop de gens ne font pas assez d'effort en matière d'art, soit par paresse, soit parce qu'ils sont trop attachés aux formes du passé. Ils ont arrêté d'évoluer et c'est regrettable. La musique n'est donc pas la seule en cause, mais aussi ceux qui l'écoutent."

Pierre Boulez - Entretiens avec Michel Archambaud - Folio essais - 2016 - 220 p. - 7,10 € - Extraits

Thierry Vagne 11/01/17

Anciennes revues de livres